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Fanny Lalande - Mad, Jo & Ciao

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Il existe des titres de romans qui intriguent. Des formules sur lesquelles votre œil se focalise directement, en ignorant délibérément tous les autres ouvrages présents sur l’étagère ou disposés sur la page web. Pourquoi un tel phénomène, alors que vous ne connaissez même pas la teneur et le contenu du texte qui a attiré votre attention ? Mystère. Mais c’est peut-être cette impulsion qui donne tout son sel à l’acte de découvrir un livre.


Ainsi, en choisissant spontanément Mad, Jo & Ciao, nous avons réappris à sélectionner de la littérature en toute indépendance. À nous lancer aveuglément sur l’autoroute de l’intrigue sans les garde-fous des médias ou les nids de poule que peuvent représenter les avis de l’entourage. 

Et justement, il est question dans ce roman de voies à haute vitesse, de bitume ainsi que d’explorer un univers bien à la fois bien particulier et extrêmement codifié : celui des transporteurs routiers. Un environnement qui nous sera révélé à travers les yeux d’un taulier de la profession, au caractère misanthrope mais à la fiabilité légendaire : Mad. Ce dernier serait donc prétexte à nous dresser un panorama complet du milieu, au gré du paysage défilant autour de sa cabine de bord et des CD qu’il fait jouer pour passer le temps. 

Sauf que Mad s’est battu hier : il a envoyé deux hommes au tapis pour sauver Jo, une prostituée exerçant dans une camionnette, ainsi qu’un vieux ayant voulu jouer les chevaliers blancs et désormais aux portes de la mort, Ciao. Entouré de ce petit monde et des moutons qu’il transportait, il a quitté son boulot et fonce désormais vers la Normandie afin d’exaucer l’ultime vœu du vieillard près de passer l’arme à gauche dans son camion : voir la mer.

L’intrigue prend alors des allures de road trip où les kilomètres s’accumulent autant que les informations qui nous sont données sur ce trio improbable : on découvre leur intimité, leur passé, leurs failles… Et de bornes en bornes, on finit imperceptiblement par s’attacher à eux, de même qu’à tout ce monde qu’ils rencontrent sur les aires de repos ou les stations-services : le pompiste-fermier, le camionneur roumain, l’ancien infirmier allemand… Autant de croisements brefs mais vitaux et qui nous rappellent que l’humanité a quelques belles facettes qu’il serait dommage d’occulter… De petites touches de félicité que Jo n’hésite pas d’ailleurs à rétribuer en nature, comme si elle voulait rendre à ces protagonistes un peu du bonheur qu’ils avaient réussi donner à nous, lecteur. 

C’est qu’un optimisme incorruptible baigne dans la cabine tout au long des trois journées de périple, un enthousiasme contagieux qui fait du bien dans un monde où on a tendance à mettre en exergue le négatif alors qu’il faut si peu de choses parfois pour se délecter de son contraire. Et même si la santé de Ciao se dégrade, même si Jo cache quelque chose, même si Mad est rattrapé par ses démons et une compagnie désireuse de se venger, la voix de celui-ci, ce patois routier dans lequel il nous raconte cette expérience, nous fait espérer que tous arrivent à bon port.

Utopie. Le vieil homme ne verra pas la mer. Jo deviendra folle et finira sa vie en traversant un pare-brise. Quant au narrateur, il tombera sous les balles des policiers alors qu’il souhaitait juste vérifier si ses moutons allaient bien. Le lecteur déchante. On déchante. Jamais le « dur retour à la réalité » n’aura autant eu de sens. Et c’est peut-être finalement cette gifle, ce basculement inattendu de multiples possibles à une simple mais terrible impossibilité qui a fait que ce roman a marqué nos esprits. À l’instar du style volontairement naïf et bourru de l’auteur qui donne corps à ce personnage haut en couleurs qu’est Mad. Ou comme cette idée bien exploitée d’intituler chaque chapitre d’après le nom d’une chanson résonnant dans l’habitacle du camion. Car loin d’être un gadget littéraire, ce procédé apporte réellement une dimension supplémentaire au texte, pour peu que l’on prenne la peine d’écouter les mélodies alors que les pages défilent.

Cette chronique est celle d’un explorateur qui a laissé les froids oripeaux de l’analyse pour laisser transparaitre son émotion. Et qui espère à travers celle-ci pouvoir donner un aperçu du bonheur que cette histoire simple et inattendue a su lui procurer.

Les Éditions Méhari

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Si l’acte d’écriture semble à la portée du plus grand nombre, en revanche, voir son texte publier peut parfois relever du parcours du combattant ou des illusions perdues : il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus. Cependant, si l’œuvre d’un auteur se voyait refusée ou perdue dans les méandres des nombreuses sollicitations adressées aux maisons d’édition, celui-ci pouvait néanmoins espérer  voir le  fruit de son travail émerger  soit par le biais de la publication à compte d’auteur, soit en prenant en charge par lui-même l’ensemble de la chaîne du livre en privilégiant l’auto-édition. Deux solutions  coûteuses et pas à la portée des bourses de tous, en regard d’une première alternative aux résultats aléatoires et d’une seconde impliquant une surcharge de labeur et jouissant traditionnellement d’une mauvaise réputation.

L’arrivée d’Internet et du numérique a marqué un véritable bouleversement dans le monde d’édition. Publier et faire connaitre son œuvre sous format électronique n’a jamais été aussi accessible, même si là aussi l’abondance peut nuire à la visibilité, bien que désormais chacun possède une chance de se faire remarquer. 

Le problème monétaire a également vu ses paradigmes changer avec l’apparition de nouveaux modèles économiques comme celui du crowdfunding qui a obtenu ses lettres de noblesse dans l’univers de la musique à travers des sites tels que MyMajorCompany ou Pledgemusic. Le concept est simple : faire financer un projet avec l’aide des internautes. Ceux-ci offrent une somme de leur choix et reçoivent en échange le résultat du travail (un CD par exemple)  ou des récompenses plus conséquentes en fonction de leur apport.

C’est sur ce principe que sont fondées les Éditions Méhari, avec quelques variantes toutefois. Tout d’abord, la maison sélectionne et propose à ses visiteurs des romans à soutenir financièrement. Ensuite, pour les aider à faire leur choix, des informations sur l’auteur, le pitch,  des données techniques et financières sont délivrées, ainsi que la potentielle rentabilité que les généreux mécènes pourraient en retirer. Car la particularité du système mis en place, c’est que le donateur non content de participer (et ainsi recevoir une copie physique dédicacée de l’ouvrage si la publication est validée), peut également espérer un retour sur investissement ! Ce dernier est calculé fonction des ventes effectuées au sein du réseau de librairies tissés par les créateurs ou lors d’événements littéraires tels que les Salons et les foires.   

À l’heure actuelle, quelques 8 projets attendent  la bonne volonté de « Méharistes » pour être concrétisés et ce, pour une mise de départ d’à peine 10€.

Qu’attendez-vous pour vous lancer ? L’aventure commence à cette adresse : http://editions-mehari.viabloga.com/

Thomas Passe-Mondes - T2: Hyksos

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Parfois, il arrive que le hasard nous pousse à ne plus remettre à demain nos envies d’aujourd’hui : c’est pourquoi lorsque celui-ci nous a mis nez à nez avec le deuxième tome papier de Thomas Passe-Mondes à la Bibliothèque des Riches-Claires, nous avons saisi à pleines mains cette invitation à replonger dans le monde d’Anaclasis.

Nous gardions en effet un souvenir assez enthousiaste de notre premier contact avec cet univers, en dehors du fait que sa découverte soit liée à notre première expérience de lecture en numérique. Car, Dardéa, malgré quelques défauts de jeunesse, s’était révélé plein de promesses : il nous tardait ainsi de vérifier si l’auteur (Éric Tasset) parviendrait à les concrétiser, maintenant que la nouveauté ne jouait plus en sa faveur.
Le pari semble réussi dès les premières pages qui nous esquissent les lubies du milliardaire Pierre Andrémi devant une journaliste et un caméraman ébahis. Le lecteur, qui s’attendait à retrouver des visages familiers, est confronté à un personnage mystérieux et dont les motivations suscitent la curiosité : l’accroche est parfaite et on ne peut qu’éprouver l’envie de poursuivre. D’autant qu’on retrouvera petit à petit au fil de ce second récit les ingrédients qui nous avaient fait aimer le premier : des détails contemporains, un constant va-et-vient entre réalité et imaginaire, une inventivité foisonnante ainsi que de nombreuses références, pour la plupart littéraires.

Ces dernières semblent d’ailleurs nettement mieux digérées que dans le précédent tome où l’intrigue avait peiné à se détacher de l’ombre d’Harry Potter. Moins transparentes, ces influences ne disparaissent pas tout à fait du texte : le personnage de Duinhaïn ainsi que son royaume d’Elwander ressemblent comme deux gouttes d’eau à Legolas et les terres de La Lorien du Seigneur des Anneaux. Éric Tasset est toutefois loin de rejeter ces filiations : il s’en amuse même et s’ingénie à les dévoiler à son public avec une sorte d’autodérision qui les rendent immédiatement plus appréciables.

Car ces ancrages ne doivent pas occulter la puissance des éléments fantastiques mis en scène dans Hyksos. Ce tome marque en effet le début de la recherche des noms d’Incrées par Thomas et ses amis. Une quête qui implique l’exploration de territoires plus vastes, au détriment de l’Animaville de Dardéa dont il ne sera que très peu question dans le texte. Un mal pour un bien puisque entre les Cors’airs de Coquillane, l’Architemple et le désert du Neck, les atmosphères particulières pullulent et contribuent à donner davantage de profondeur et de singularité au monde d’Anaclasis.

Ces pérégrinations seront aussi l’occasion de faire la connaissance d’une multitude de nouveaux protagonistes, certains éphémères, d’autres amenés à occuper un rôle plus capital : c’est le cas des terribles Effaceurs d’Ombre qui parasitent la vibration fossile, de l’étrange Pierre Andrémi ou de l’aéronaute Jan Bonnfamille. L’équipé de Thomas Passelande, que l’on retrouve avec plaisir, n’est pas en reste puisqu’outre Duinhaïn, elle accueille deux nouveaux membres : Palléas de Ruchéa  et Pierric qui se découvre des talents de prédicteur en contemplant les nuages.

Enfin, la trame, mélangeant habilement thèmes épiques et préoccupations adolescentes, est toujours soutenue par cette narration brève et efficace qui n’autorise aucun temps mort au sein du récit. Celle-ci prend d’ailleurs une dimension supplémentaire à travers les rêves de Pierric qui permettent à l’auteur de raconter par bribes le déroulement du Grand Fléau tel qu’il a été vécu par les passe-mondes Ki et le héros Léo Artéan. Une plongée dans le passé originale qui évite intelligemment les monologues historiques propres au genre fantastique et confère au livre un suspense véritable dont il manque parfois du fait de la rapidité de ses péripéties.

 Toutes ces caractéristiques font de ce deuxième opus de la série Thomas Passe-Mondes un ouvrage beaucoup plus mature que le premier et de surcroit plus agréable : toutes les petites anicroches de Dardéa ont été solutionnées avec brio et de nombreuses nouveautés font leur apparition pour le plus grand bonheur des lecteurs. Si bien que sur papier ou en numérique, on a hâte de connaitre la suite…

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Thomas Passe-Mondes - T1 : Dardéa

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Au XIIè siècle, le philosophe Bernard de Chartres prononçait cette maxime aujourd’hui devenue proverbiale : «  Nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants. » Le brave homme entendait par là qu’il était loin d’être honteux, pour ne pas dire nécessaire, de s’appuyer sur des sources antérieures pour développer ses propres conceptions.

Cette expression est à garder en mémoire au moment d’aborder Dardéa, le premier tome de la série Thomas Passe-Mondes. En effet si, au premier abord, l’œuvre semble nettement influencée par son illustre ainé qu’est  Harry Potter, il ne faudrait cependant pas en conclure que l’ouvrage est un ersatz ou manque cruellement d’originalité. D’une part, parce que l’impact du cycle de J.K. Rowling a été tel dans l’univers de la littérature jeunesse fantastique qu’il semble difficile pour les auteurs de ne pas être influencés par cette référence au moment d’écrire pour ce type de public. D’autre part, parce que l’auteur lui-même assume cette parenté dès les premières pages du livre.

Il est cependant vrai que le héros  de l’aventure, Thomas Passelande, partage bien plus qu’une admiration envers le célèbre sorcier à lunettes : tout comme son illustre aîné, le jeune homme est orphelin, maltraité par ses congénères en classe et est victime de phénomènes étranges qu’il ne peut lui-même expliquer. Ses seuls alliés sont sa grand-mère Honorine et son meilleur ami Pierric. Son existence aurait pu rester dans cette triste banalité mais la découverte d’un monde parallèle va bouleverser ses repères et l’emmener dans une quête épique. En outre, les lecteurs les plus avisés reconnaitront çà et là quelques péripéties familières mais réinventées sous la plume d’Éric Tasset.

Ces similitudes font-elles de Dardéa, un ouvrage à déconseiller pour les lecteurs/rices qu’il vise ? Certainement pas. Car le texte possède suffisamment de qualités personnelles pour être dévoré par ces derniers.

 Car Thomas Passe-Mondes, c’est d’abord un style nerveux, efficace et qui va droit au but. Il n’y a pas d’envolée descriptive dont la longueur arrêterait l’histoire et casserait la tension engendrée. Ce qui ne veut pas dire que l’auteur n’y a pas recours mais seulement qu’il utilise ce procédé de manière parcimonieuse, donnant juste assez d’éléments  pour faire fonctionner l’imagination sans que cela se fasse au détriment du déroulement de l’action. On notera également les nombreuses références faites à notre quotidien tout au long du récit et qui contribue à donner au lecteur l’impression de participer aux péripéties.

Cette appartenance est magnifiée par des personnages aussi divers qu’attachants. Surtout  Thomas, le héros, qui prend de plus en plus d’épaisseur et de maturité au fil des pages mais  sans oublier ce qu’il est vraiment, à savoir un adolescent comme tout le monde. On le voit ainsi tantôt rageur face au manque de confiance qu’on lui témoigne, tantôt naïf et maladroit dans le comportement qu’il adopte vis-à-vis d’Ela Daeron, une jeune fille qui sera son guide au sein du monde parallèle d’Anaclasis et source de bien des ennuis pour lui. Il est également doté de réflexions humoristiques qui font systématiquement mouche et qui apportent au récit une légèreté rassurante, même dans les moments les plus critiques. 

Mais c’est dans l’imaginaire de l’auteur que réside véritablement  l’intérêt de ce premier tome. Celui offre en effet un univers d’une richesse rare pour une première visite et qui laisse de multiples possibilités pour les récits ultérieurs que ce soit au niveau du concept – très bien amené – de dédoublement des mondes (Anaclasis possédant la même géographie que l’Europe), du pouvoir des Passe-Mondes (bien que les autres disciplines ne manquent pas d’intérêt) qui permet de visiter une grande variété de lieux sensationnels ou encore des Animavilles, ces cités vivantes (dont Dardéa fait partie) qui modifient leur organisation en fonction des besoins des habitants et sous le couvert de certaines règles (pas de consommation de viande, pas de feu, pas d’armes)

Quant à l’intrigue en elle-même, elle prend les traits d’une enquête cherchant à découvrir l’instigateur d’étranges phénomènes survenus au sein du monde parallèle et dont Thomas semble être la cible.  Passionnante et dotée de rebondissements multiples, elle se double d’évènements sérieux tels que des rapts, des attaques surprises et même le début d’un conflit à l’échelle mondiale, preuve que si le livre est destiné à un lectorat plutôt jeune, cela ne l’empêche pas de le prendre au sérieux en lui proposant des aventures convaincantes.

Tous ces éléments font bien vite disparaitre le substrat pottérien lancinant des premières pages au profit d’un (double) environnement foisonnant, bourré d’idées bien senties et d’une intrigue qui met en valeur à la fois ses caractéristiques mais aussi les qualités des personnages qui y évoluent. Comme si au fil de la rédaction de Dardéa, Eric Tasset avait pris petit à petit confiance en lui pour mener à bien son projet.

Et le nain Thomas Passe-Mondes de montrer sa volonté de grandir pour devenir l’un de ces géants sur lequel il s’est brièvement juché.  Donnez-lui sa chance que ce soit en version papier ou au format numérique. Il en vaut réellement la peine.     

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Les Misérables (Théâtre Royal du Parc, 3/10)

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Du 20/09 au 20/10 au Théâtre Royal du Parc, rue de la Loi, 3 1000 Bruxelles
 De: Victor Hugo
Avec : Olivier Massart, Benoît Verhaert, Stéphane Fenocchi, Perrine Delers, Tessa Dujardin,   Sarah Delforge, Violette Pallaro,  AntojO, Fabien Magry …
Mise en scène : Thierry Debroux


Dans le petit monde des lettres, les anniversaires d’œuvres célèbres sont souvent prétextes à une abondante production d’hommages : littérature critique, nouvelles éditions de texte avec une couverture spécialement élaborée pour l’occasion, adaptations diverses et variées : toutes les formes disponibles semblent adéquates  pour rappeler au public l’importance du texte commémoré. À l’aube de souffler leur 150è bougie, les Misérables ne paraissent pas déroger à cette règle  puisqu’Hollywood s’est à nouveau emparé  de leur histoire pour en faire un (énième) long-métrage auquel on espère une heureuse réception. Et puis, il y a cette version dramatique proposée par le Théâtre Royal du Parc en guise d’ouverture de sa saison.

Il suffit parfois d’un rien pour éprouver l’envie subite de goûter au spectacle sur tréteaux. De la curiosité par exemple : est-il réellement possible de transposer en répliques et en didascalies un récit dont le volume est presqu’aussi proverbial que celui de La Recherche du Temps Perdu d’un certain Marcel P.? Un tel exercice ne s’avère pas en effet exempt de tout risque, d’autant plus que le piège de la dénaturalisation guette à chaque coupe opérée au sein de l’intrigue. Et la sagesse littéraire d’enfoncer le clou en proclamant son célèbre anathème : « traduire, c’est trahir ».Et nous de nous demander : cette traduction théâtrale du chef d’œuvre hugolien mérite-t-elle les baisers de Judas ou les vivas de la foule ?

Deux heures vingt et quatre rappels plus tard, nous avons la réponse à notre question et un seul mot en bouche pour qualifier cette représentation : magistrale.    
    
Magistrale aussi bien par le décor et que la machinerie. Alors qu’on aurait pu craindre une mise en scène aussi classique que le roman duquel la pièce est tirée, le public se trouve confronté dès le lever du rideau à une structure à étages qui étonne. Aux nombre de trois, ces derniers-traversés par un escalier qui les relie - comportent chacun trois pièces ainsi que des fenêtres de toile susceptibles d’être ouvertes à tout moment. Surprenante, cette structure quasi-alvéolaire ne cesse de démontrer sa polyvalence  tout au long de la pièce : café, atelier, bordel, tribunal, hôpital sont quelques-uns des multiples lieux qu’elle matérialise avec une crédibilité sans pareil.  L’illusion des réels dés lors opère et est même magnifiée par quelques « effets spéciaux » impressionnants comme la table sur rails, la neige qui tombe du haut de la scène pour symboliser l’hiver ou encore l’eau qui s’éclabousse au rythme de la progression pénible de Jean Valjean dans les égouts. Enfin, la présence d’un écran situé au-dessus des acteurs joue également un rôle capital puisqu’il permet à travers les images projetées de susciter un paysage, une atmosphère ou mettre en exergue les émotions ressenties par un personnage.    

Magistrale car portée par des acteurs qui incarnent avec brio leurs rôles : mais si tous sont excellents, trois sortent cependant du lot : Olivier Massart personnifie en chair et en os ce protagoniste tout en nuances qu’est Jean Valjean, le rendant encore plus humain et émouvant que son homologue de papier. Stéphane Fenocchi  joue un Thénardier assoiffé d’argent dont le langage très fleuri ainsi que les combines ridicules apportent au spectacle un souffle comique bienvenu au vu de la thématique pessimiste de celui-ci. Quant au rôle de Javert, il est incarné par un Benoît Verhaert  d’une rigidité et d’un charisme naturel qui confèrent à l’inspecteur aux gants verts la terreur nécessaire pour impressionner durablement l’assistance.

Magistrale dans le travail de réécriture opéré par le metteur en scène Thierry Debroux. Car si la tâche était ardue, le défi a été magnifiquement relevé : la trame est limpide et parfaitement calibrée dans le temps. De plus, aucune des scènes essentielles du texte originel ne manque à l’appel et les différentes ellipses qui ponctuent ces dernières s’enchaînent en douceur : l’intrigue ne connait ainsi aucune transition brusque, que du contraire, elle se révèle d’une fluidité parfaite qui font passer les deux heures vingt de performance comme une lettre à la poste. On saluera également l’esthétique audacieuse de la pièce qui multiplie les anachronismes sans que ceux-ci paraissent anormaux au spectateur: on ne s’étonne jamais que l’on parle de téléphone, qu’un figurant hurle en regardant un match de foot à la télévision ou qu’une machine à laver serve de composante à la barricade la rue alors que l’action se déroule au XIXè siècle. Tout s’intègre parfaitement, une harmonie qui donne à la pièce un aspect moderne qui l’empêche de tomber dans l’écueil du classicisme évoqué plus haut et aide le public à mieux apprécier l’histoire grâce à la présence de référents qu’il connaît.

Au final, si l’habit ne fait pas le moine, il est certain dans ce cas-ci que le titre ne fait pas la pièce. Portée par une mise en scène originale et des acteurs inoubliables, celle-ci condense au sein de sa trame tous les ingrédients qui ont permis au texte de passer à la postérité et de devenir un classique du genre. En outre, elle constitue, grâce à son esthétique moderne, une porte d’entrée intéressante vers le texte et un moyen concret de lutter contre cette tendance qui veut que tout le monde sache ce que sont Les Misérables, sans jamais l’avoir lu, à l’instar … des œuvres d’un certain Marcel.  

Extra-temporalité

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J’ai toujours aimé les fins de journée.  Et plus spécialement, ce moment  particulier où après avoir déposé mon bic, fermé mes livres et entassé le tout dans un coin déjà fort encombré de mon bureau, je pouvais, sans remords, m’abandonner à des loisirs bien mérités. Pourtant, ce soir-là,  point de séries ou de football à regarder, point de roman imaginaire à dévorer, point de séance de clavardage inattendue jusqu’à l’aube, rien ne m’attirait, hormis peut-être l’écoute d’un peu de musique. Mais que choisir ? L’ensemble de ma discothèque, quoique qu’assez récente au demeurant, me semblait usée jusqu’à la corde : la faute sans doute à un trop grand nombre d’écoutes. Finalement, après maintes tergiversations, je tombai sur une vieille compilation dont j’avais oublié l’existence. Le CD, gravé alors qu’Internet balbutiait à peine, ne contenait qu’une seule piste. C’est tout du moins ce que m’affirmait ma microchaine en avalant ce vestige d’adolescence tumultueuse. Les premières notes s’égrènèrent. Bien que je sois couché sur mon lit, les yeux fixés sur le soir en train de tomber, j’eus la sensation de vivre un flash-back tout en restant dans le temps présent. S’il faisait nuit dehors, c’était l’été dans ma tête, le souvenir d’une chaleur particulière, de longues marches sur un gravier suisse, entouré de quatre copains et d’autant de sacs à dos. Tout me revint en tête : mes kilos en trop qui m’empêchaient de marcher aussi vite que mes amis, la fraicheur de ma sueur qui contrastait avec le cuisant de mes coups de soleil, les siestes en haut des sommets qu’on atteignait, la débilité de nos discussions et surtout notre insouciance : on ne doutait de rien et nous étions heureux. Je l’étais tout autant que ce soit conjugué au passé ou au présent.

La chanson sembla durer des heures. Or, elle ne faisait que trois minutes trente. Animé par la volonté de me remémorer à nouveau, je la relançai mais elle eut moins de prégnance sur ma mémoire. La troisième tentative encore moins. La quatrième, quant à elle, échoua tout-à-fait.  Après quelques instants de réflexion, je me dis qu’il me faudrait redécouvrir cette mélodie après un laps de temps d’oubli équivalent pour éprouver les mêmes sentiments. Ou était-ce autre chose en fin de compte ? Je ne le sais. Mais lorsque je relevai la tête après cette conclusion, une chose était certaine en tous cas : il faisait nuit, au-dehors.     

Oldies d'enfance : Athéna

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Je me souviens que lorsque j’étais petit, outre le fait de ne pas être très grand[1], je possédais trois choses auxquelles je tenais énormément : mes parents[2], mon doudou[3] et une passion pour la mythologie grecque. Drôle d’occurrence me direz-vous dans un panel des petits plaisirs d’un garçon de huit ans. Si cette dernière peut assurément sembler incroyable, elle n’a pourtant rien d’une fabulation ou, pour rester dans le ton, d’un mythe. Aussi loin que remontent mes souvenirs, mon premier contact avec cette somme de légendes s’est fait au travers d’un recueil (dont je ne me rappelle plus le nom malheureusement) Beaucoup de mythes y étaient présentés mais celui qui devait frapper durablement mon imagination n’était ni plus ni moins que les douze travaux d’Hercule. Les exploits de ce héros m’avaient d’ailleurs tellement fasciné que j’en avais même fait le sujet d’une élocution en troisième primaire devant une classe que mes souvenirs me présent comme assez médusée[4] par le résultat final.

Si de fil en aiguille, mon attraction pour les Thésée, Ulysse et autres Œdipe devait s’épanouir au contact d’ouvrages plus précis sur la question, elle devait également connaître une consolidation définitive à travers la lecture de la série Athéna éditée par la collection « Bayard Poche » à l’aube de l’an 2000[5]. En choisissant de vous parler de cette série de romans destinés à un jeune public et ayant pour cadre la Grèce antique, je ne peux m’empêcher d’évoquer en clin d’œil la librairie jeunesse « Le Chat qui lit »[6] où j’ai acquis[7] petit à petit l’ensemble des tomes de la saga (attendant parfois plusieurs mois pour connaître la suite des aventures que le numéro précédent avait laissées en suspens) et dont le logo orne encore les couvertures de mes exemplaires. Car ce lieu possédait une véritable magie qui vous agrippait dès que vous poussiez la lourde porte de bois du magasin. Une féérie qui m’a probablement aidé à savourer les textes qui m’étaient offerts et contribué à rendre indissociables ces livres et leur provenance dans mon imaginaire.

Au-délà de cette nostalgie somme toute assez personnelle, évoquer Athéna, c’est avant toute chose se remémorer une identité visuelle : le bleu ciel qui badigeonne la couverture et envahit le quart de page, le titre écrit dans une police qui rappelle l’écriture du grec ancien et le dessin qui présente les deux protagonistes en action avec, en contrebas, l’illustration d’une scène marquante du récit. Une constante qui permet d’accrocher le lecteur, de le fidéliser à « sa » série tout en donnant le ton de son contenu : amour, violence et trahison.

Pour sublimer ces trois piliers thématiques, les auteurs collectifs ont opté comme cadre du récit pour le Vè siècle ACN et la Guerre du Péloponnèse qui oppose Spartes à Athènes . Un choix qui offre l’avantage d’octroyer une dimension historique « réelle », à la trame des livres et de la rendre « crédible » aux yeux des jeunes lecteurs. Crédibilité qui est renforcée par la présence, en début de tome, de cartes d’époque qui situent géographiquement l’action et permettent de suivre les péripéties des différents protagonistes principaux. Ces derniers sont d’ailleurs inséparables de ce contexte conflictuel.
Car Athéna, c’est avant tout l’histoire d’un couple, une sorte de Roméo & Juliette à la sauce antique. Cimon le fier guerrier athénien tombe amoureux de Laïs, la fille du roi de Spartes. Mais l’inimitié entre les deux royaumes compromet leur passion et après la défaite de la cité, la Spartiate est finalement vendue comme esclave à l’insu de notre héros. Apprenant ce qui est arrivé à sa bien-aimée, Cimon se lance alors corps et âme à sa recherche dans tout la Grèce.

Cet amour constitue à lui seul le moteur de la série dont le dénouement est résumé par cette seule question : Laïs et Cimon parviendront-ils enfin à vivre ensemble ?[8] Tout au long de l’histoire, la réponse demeure longtemps indécise tant le Destin s’arrange toujours pour séparer les deux toutereaux (généralement après des retrouvailles de courte durée) par le biais de coups du sort divers et variés.

Les aventures que vit Cimon pour retrouver sa bien-aimée auraient pu être banales. Au final, elles se révèlent didactiques et en phase avec l’époque historique citée plus haut. Notamment parce que chaque ouvrage d’Athéna se centre sur une caractéristique précise ou célèbre de la société grecque du Vè siècle qu’elle détaille au travers des actions de Cimon : l’armée et les techniques de guerre dans le premier tome (La Guerrière enchainée), le fonctionnement de la cité athénienne et la question de l’esclavage dans le deuxième (Complot contre Athènes), les Jeux Olympiques dans le troisième (Meurtre à Olympie), le théâtre comique grec dans le quatrième (Le Masque de la Peur), la Perse dans le cinquième (L’amour trahi) et enfin les rites religieux dans le sixième (L’amour trahi). De plus, le récit incorpore dans son déroulement divers personnages historiques (Alcibiade, Aristophane ou encore Hyppocrate pour ne citer qu’eux) dont l’importance est brièvement résumée en début d’ouvrage. Bien que fictionnalisés, ces derniers offrent néanmoins une profondeur supplémentaire à la narration proposée.

Cet aspect des œuvres qui composent la série Athéna n’occulte en rien les scènes d’actions qui sont omniprésentes dans l’intrigue. Très variées, les péripéties décrites (que ce soit des cascades, de l’espionnage, du combat à l’épée …) sont justement rendues plausibles par l’historicité du cadre romanesque qui permet au lecteur d’encore mieux apprécier les exploits du héros principal.
Mais, au final que faut-il retenir de cette analyse indigeste[9] d’une série de romans pseudo-historiques sur la Grèce antique ?

Que les éléments dégagés ici l’ont été à la faveur d’une relecture de l’ensemble de la série, avec 13 ans de plus que l’âge autorisé et une formation de romaniste nichée quelque part dans l’esprit du rédacteur[10]. En d’autres termes, il peut probable que le public-cible de ce type de littérature jeunesse perçoive l’ancrage spatio-temporel de leur roman.

Qu’importe. Tant mieux même.

À l’époque, je n’étais pas moi-même conscient de tout ce travail accompli par les différents auteurs pour me happer dans ce tourbillon d’aventures. Cela ne m’a pas empêché de me laisser emporter par la simplicité de l’écriture, par la tension des évènements, par le caractère attachant des personnages. De savourer chacune des intrigues, durant de longues nuits, sous l’éclairage bienveillant d’une lampe de chevet. De rêver. D’imaginer. Au-delà du cadre strictement littéraire, Athéna m’aura initié, durant mon enfance, à une sensation primordiale : celle du plaisir de lire.

[1] Hommage déguisé à mon grand-père qui m’apprendra la suite polissonne de cette chanson populaire.
[2] Que je salue au passage au cas où ils liraient ces lignes.
[3] À propos duquel je ne vous dirai pas rien de plus, même sous la torture, enfance privée oblige.
[4] 13 ans plus tard, je tiens à m’excuser auprès de mes camarades pour cette exposé qui, avec le recul, semblait terriblement prétentieux et tortueux à suivre pour les non-initiés.
[5] Le livre n’est plus édité à l’heure actuelle mais on peut facilement se procurer des exemplaires sur le marché de l’occasion.
[6] Qui n’existe malheureusement plus à l’heure actuelle …
[7] Enfin quand je dis « je », c’est plutôt mon entourage qui me les a offerts à la faveur de divers évènements.
[8] Suspense !
[9] Le temps passe mais certains réflexes subsistent … N’est-ce pas la note de bas de page n°3 ?
[10] Hé oui, je parle de moi à la troisième personne, on aime l’Antiquité ou on ne l’aime pas !

John Williams - Stoner (rentrée littéraire 2011)

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Si on y réfléchit bien, on pourrait facilement assimiler la rentrée littéraire qui nous assaille annuellement à cette sensation que nous avons tous éprouvée, étant petits, en nous retrouvant devant des rayons de jouets, dans un magasin, à l’approche de Noël.

Rappellons-nous ces moments où nos yeux parcouraient avec avidité les myriades d’objets qui nous étaient proposés. Des instants de contemplation auxquels notre parenté mettait brusquement fin avec cette injonction : « choisis ». Acte difficile à accomplir pour les jolies têtes blondes que nous étions devant la multitude de qualités énoncées ou d’arguments étalés. En effet, quand tout le monde se proclame être le meilleur, il est difficile de déterminer à quel saint se vouer (ou plutôt avec lequel nous accepterions de jouer pendant de longues heures).

Ce dilemme et ses conséquences, je les ai éprouvés au moment de m’intéresser pour la première fois au phénomène de ladite rentrée littéraire. Même en étant vaguement initié à ce dernier adjectif, j’avoue avoir été un peu perdu face à cette kyrielle de couvertures bariolées. Et si mon bagage de lecteur aurait eu tendance à m’ éloigner promptement de cette multitude (par cette grande loi implicite aux littéraires tendant à proclamer que quantité et qualité font rarement bon ménage dans une histoire), mon attention s’est néanmoins portée sur un roman traduit par Anna Gavalda, Stoner.

Car la démarche proposée par l’écrivaine au lecteur a le mérite d’être soulignée. En effet, en rendant accessible ce roman au public francophone, l'auteure se propose d’exhumer et de faire connaitre un homologue anglais. Car il faut être franc : qui avait déjà entendu parler de cet obscur John Williams avant la sortie de ce livre ? Un élément de réponse pourra être fourni à travers l’année de publication de l’édition originale aux États-Unis : 1965. Nous sommes en 2011. Faites le calcul.
Devant l'impossibilité d'expliquer un tel délai , il est bon d’énoncer une vérité implacable, histoire de rassurer l’auditoire : Stoner parle de Stoner. Plus précisément de l’existence de William Stoner, né en 1891, et qui deviendra professeur de littérature anglaise à l’Université du Missouri jusqu’à sa mort, 65 ans plus tard. Et dire que ce dernier ne se destinait pas du tout à enseigner. Au début du moins.

Issu d’une famille paysanne très pauvre et peu cultivée, l’enfant semblait devoir vivre un avenir semblable à celui de son ascendance et ainsi s’échiner à travailler une terre qui au fil du temps rapportait de moins en moins. C’est d’ailleurs pour résoudre ce problème que ses parents vont se saigner pour l’envoyer étudier l’agronomie, dans l’espoir que les connaissances de leur fils  puissent les aider à obtenir un meilleur train de vie.

Le passage de la campagne à l’université est très difficile pour le petit Stoner : il perd ses repères, découvre toute la rigueur que nécéssite la réussite des études supérieures et  doit trimer pour obtenir gite et couvert. Si son parcours en souffre, il parvient cependant à surnager. Tout bascule cependant le jour où durant un cours de littérature anglaise, il est mis en présence du rigide professeur Sloane qui, par le biais d’une simple interrogationlui transmet l’amour des lettres. Abandonnant l’agronomie, il s’inscrit en littérature où il décrochera finalement un doctorat.

Cet évènement amorce un changement radical dans la personnalité de William Stoner, de personnage « terre à terre », il deviendra « fantasmagorique », ne trouvant son plaisir que dans l’étude et à la lecture d’ouvrages de l’Antiquité et du Moyen Âge. À partir de cet instant, , toute sa vie peut être résumée par cette seule phrase : « Tout ce qui l’émouvait, il l’âbimait ».

Il y a d’abord son épouse, Édith, dont les beaux yeux bleus le fascinaient et qui s’est mariée à lui par devoir. Malgré tout l’amour que lui portera Stoner, celle-cine se révèlera être qu’une femme emmurée dans son passé, son silence et son absence totale d’émotion. Supportant mal l’aspect contemplatif de la vie de son mari, ayant besoin d’objectifs pour vivre (un bébé, un élan artistique soudain…), elle finira par concevoir une véritable haine envers son époux et accélèrera sa chute.  

                Il y a Grace, l’enfant issu de cette union malheureuse, que son père élèvera et chérira tout seul. Un rayon de soleil pour ce dernier qui se ternira petit à petit lorsqu’Édith se l’accaparera sans qu’il puisse rien faire et qui s’éteindra dans les tumultes d’une grossesse trop jeune et de l’alcoolisme.
Il y a aussi l’Histoire dont il ne se préoccupera jamais vraiment et qui pourtant aura une influence constante sur sa vie : de la Première Guerre Mondiale qui lui ravit Sloane et son ami Dave Masters (mort à laquelle il ne se résoudra jamais) à la Seconde dont la conclusion est concommitante avec le début de son déclin.

Mais il y a surtout l’enseignement et l’art littéraire qu’il propulsera au rang de sacerdoce, après avoir vaincu son «  paradoxe » (l’impossibilité de transmettre son enthousiasme pour la littérature à ses élèves). Rassemblant chaque jour de plus en plus de disciples, Stoner leur présentera la littérature comme un mystère incompréhensible. Un mystère pouvant frapper n’importe qui (comme lui avait été illuminé par une banale question) et l’ouvrir à la beauté des lettres et donc, au bonheur. Car dans le roman tout texte prend une valeur vitale : d’ailleurs,le héros y puisera souvent le réconfort nécéssaire pour faire face aux aléas de l'existence. Puni pour une faute qu’il n’ a pas commise (une moquerie sur l’handicap), Stoner acceptera sans broncher l'humiliation que lui fera subir son collègue Holly Lomax jusqu’à que son corps, rongé par le cancer, finisse par crier grâce.

Ce sont tous ces « Il y a » - développés bien plus en profondeur dans le récit – qui octroient à ce dernier toute l’attraction nécessaire pour être apprécié. Bien loin de la biographie fictive sans saveur que le quart de couverture laissait entrevoir, Stoner raconte l’itinéraire d’un homme simple, seul, silencieux mais terriblement attachant. Oscillant entre entre la banalité et le génie, le protagoniste esquissé par John Williams est à l’image du cadre romanesque dans lequel il évolue : à la fois très véridique (par des mentions chronologiques, toponymiques ou portant sur des pans de théorie ou d’histoire littéraire, ce qui pourra nuire à la compréhension de l’histoire pour les non-initiés) mais aussi très fantastique au vu de la place primordiale qu’occupent les fictions au sein de cette fiction.  Un récit comportant également en son sein de nombreux thèmes à la résonnance très actuelle (l’impossibilité de se faire aimer, la peur de l’enseignement, la non-compréhension  entre les personnes, le pouvoir attractif du littéraire) qui contribuent à la fois à lui donner un aspect moderne et humain. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore, il convient de saluer Galvada  pour cette exhumation. Pareils petits plaisirs ne sont pas nombreux, que ce soit sous terre ou dans les rayons des magasins. 
 
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